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La diversité fait la force

Collaboration entre institutions muséales en Suisse et au-delà des frontières nationales

Au cours des dernières décennies, la coopération dans le secteur des musées n’a cessé de gagner en importance. Sous l’effet des changements sociétaux et économiques, les démarches isolées ont laissé place à un esprit plus collectif. La diversité des musées suisses ne fait en rien obstacle à cette coopération.

 

Un petit musée local fonctionnant avec un poste à temps partiel et beaucoup d’engagement bénévole. Le Kunsthaus Zürich avec ses 200 collaborateurs et plus d’un demi-million de visiteurs chaque année. Le Musée d’histoire naturelle de Berne avec ses collections scientifiques. Le Musée d’ethnographie de Genève, qui présente toute la diversité des cultures humaines et débat des questions de décolonisation. Que peut-il y avoir de commun entre ces institutions ?

« Ce qui nous unit est bien plus important que ce qui nous oppose », dit Myriam Stucki, secrétaire générale de l’Association des musées suisses (AMS) et d’ICOM Suisse. La Suisse présente la densité muséale la plus élevée au monde, avec plus de 1000 musées – quasiment tous représentés par l’AMS. Ce spectre très large est à la fois une force et une gageure. « Ce qui nous lie n’est ni la taille des établissements ni la nature des collections », dit Myriam Stucki. « C’est la conviction que les musées ont un rôle à jouer dans la société, et que nous pouvons montrer et consolider cette place importante. »

 

Chaque année, les onze institutions du Quartier des musées Berne organisent une fête estivale commune dans leurs locaux. © MQB / Nelly Rodriguez

 

Collaboration à l’échelon régional

En Suisse, cette conviction a conduit à la création, en sus de l’organisation nationale qu’est l’AMS, de nombreuses associations régionales qui assument une fonction primordiale d’intermédiaire. Elles sont suffisamment proches des établissements pour connaître leurs problèmes concrets, et suffisamment grandes pour faire entendre leur voix.

« Pour les musées, il est devenu essentiel de jouer collectif vis-à-vis de tous les groupes d’intérêt », explique Patricia Adler, fondatrice et présidente de muse-um-zürich. Cette association d’envergure régionale a vu le jour il y a vingt ans dans le canton de Zurich. Elle regroupait alors 34 musées. Aujourd’hui, ce chiffre est passé à plus de 120. « Pour nos membres, il y a un enjeu de visibilité », dit Adler. Du lobbying au marketing, en passant par des programmes communs.

Exemple : la série de concerts « Klingende Museen », qui chaque année rassemble des mélomanes d’horizons variés. Elle permet aux musées participants d’élargir leur public à de nouvelles catégories tout en offrant une plateforme aux musiciennes et musiciens régionaux. Le succès de cette initiative montre tout l’intérêt d’une coopération entre institutions, mais aussi entre différents domaines.

« Faire cavalier seul ne fonctionne plus depuis longtemps », dit Patricia Adler, pour qui de plus en plus de musées ont compris que, loin d’être en compétition pour l’attention, la fréquentation et les subventions, ils font surtout partie d’un seul et même écosystème.

« Pour moi, les musées ne sont pas des concurrents », poursuit-elle. Au contraire, la collaboration au sein de l’association régionale est souvent un sésame. « Il arrive fréquemment que des gens visitent un musée et constatent, grâce au marketing commun, ou en jetant un œil à notre flyer, que d’autres musées pourraient aussi les intéresser. »

 

La série de concerts « Klingende Museen » (« Musées sonores ») de l’association régionale muse-um-zürich transforme les institutions participantes en salles de concert. En 2025, Simone Keller et Michael Flury se sont produits au Musée municipal de Kloten. © Ortsmuseum Kloten

 

C’est également pour favoriser de telles synergies que muse-um-zürich défend la coopération entre musées au moyen d’un fonds spécial. Par ailleurs, l’association propose régulièrement des formations continues et organise des assemblées de membres. Enfin, si la visibilité vis-à-vis de l’extérieur reste une priorité, les échanges entre musées adhérents sont eux aussi de plus en plus importants, ne serait-ce qu’à cause des nombreuses évolutions en cours.

Transformation de la société, numérisation, crise climatique, tensions géopolitiques, incertitudes économiques : « Au final, nous sommes tous confrontés aux mêmes difficultés. Nous pouvons, grâce au réseautage, apprendre les uns des autres. Pas besoin de tous réinventer la roue ! », résume Patricia Adler.

 

Quartier des musées Berne

Les onze institutions du Quartier des musées Berne forment un réseau particulièrement dense. Cette jeune association a été créée en 2021. Pendant les quatre années de la phase de lancement, les établissements participants et leur personnel ont défini des méthodes, lancé de premiers projets communs, puis créé une marque faîtière, base de leur collaboration proprement dite. Ainsi, le Quartier des musées Berne propose désormais un pass commun, des offres pour les familles, les groupes scolaires et d’autres groupes, une offre gastronomique, un programme de manifestations et un jardin.

Tout cela ne s’est pas fait en un jour. « La coopération demande du temps pour prendre forme », dit Michèle Zweifel, qui a accompagné ce processus en tant qu’ancienne directrice. « Souvent, les structures et les formats doivent être créés conjointement. Cela exige de la patience, de l’engagement et de la bonne volonté de la part de tous les participants. » Au Quartier des musées Berne, une démarche progressive a fait ses preuves : « Commencer par le plus petit dénominateur commun, voir ce que cela donne, et s’appuyer sur ces expériences pour construire la suite. » L’enjeu est moins de développer les similitudes entre les participants que de tirer parti de leur diversité et d’en faire un atout auprès du public.

En interne aussi, on est obligé de tenir compte des différences, explique Beat Hächler, directeur du ALPS Musée alpin suisse et président du comité du Quartier des musées Berne. « Chaque institution a sa propre histoire, sa manière à elle de s’organiser, et de nombreux musées sont tenus de respecter des conventions de prestations différentes », dit Hächler.

« À vrai dire, il y a 100 raisons de ne pas se lancer dans une coopération. » Mais les réussites comme celle du Quartier des musées Berne montrent l’intérêt d’une telle démarche, si difficile soit-elle. « C’est l’opportunité de créer une véritable valeur ajoutée pour tous les participants, à partir de ressources identiques. » Pour cela, il est primordial que les institutions se montrent ouvertes les unes aux autres, mais aussi aux influences extérieures.

 

Le musée : un forum plutôt qu’un temple

« L’image du musée qui serait l’émetteur, et la société le récepteur, est définitivement dépassée », dit Hächler. Le directeur de l’ALPS est aussi président de l’International Mountain Museums Alliance (IMMA) et membre du jury du fameux Prix du musée européen de l’année (EMYA). Pour Hächler, voir plus loin que le bout de son nez fait partie intégrante du travail dans le secteur des musées.

« Pour moi, un musée est une plateforme, un espace social », dit-il. « Et si l’on veut traiter des thèmes sociétaux, il faut impliquer la société, ce qui veut dire prendre en compte et admettre de nouvelles façons de voir les choses, de nouvelles problématiques. »

 

La secrétaire générale du Réseau des associations des musées européens (NEMO), Julia Pagel, s’entretient avec les participants à la Conférence européenne des musées 2025 au Danemark. © Ann Sørensen / Photocare Horsens

 

La question ne date pas totalement d’hier. Depuis les années 1970 au plus tard, on a remis en cause le caractère élitiste des musées, autrefois réservés aux personnes privilégiées et cultivées. Le musée ne doit plus être considéré comme un temple, mais comme un forum, accessible à tous. De nos jours, ce plaidoyer pour la démocratisation des institutions, la participation et l’inclusion tient dans une certaine mesure de l’évidence. « Mais ce discours est toujours tenu, et à raison, car nous sommes loin d’avoir atteint ce but », dit Hächler.

 

NEMO : ouvert au changement

Pour toutes ces raisons, les échanges entre institutions sont systématiquement encouragés par le Network of European Museum Organisations (NEMO). En effet, beaucoup des défis ne s’arrêtent pas aux frontières, mais affectent les musées d’Europe de manière étonnamment similaire, explique Julia Pagel, secrétaire générale du NEMO.

« Longtemps, la collaboration internationale a surtout été synonyme de coopérations dans le cadre d’expositions et de prêts d’œuvres entre pays. Aujourd’hui, elle est devenue nettement plus stratégique. Les musées sont de plus en plus perçus comme des acteurs spécifiques dans la société – des lieux où débattre, où trouver des repères, des lieux qui assument leurs responsabilités », dit Pagel. Ce besoin se fait particulièrement sentir en temps de crise. « Par exemple pendant la pandémie de COVID-19, pendant la crise énergétique, et actuellement, alors que la pression politique se fait plus forte. »

 

La dernière conférence NEMO au Danemark a été l’occasion d’un échange de points de vue et d’expériences. © Ann Sørensen / Photocare Horsens

 

La valeur ajoutée est moins le fruit de l’uniformisation que « de la coopération – grâce à des standards communs, à un partage du savoir, et au soutien de tous ». Il est important que la collaboration européenne ne profite pas uniquement aux grands établissements bien dotés. « Souvent, ce sont les petits musées qui apportent des perspectives innovantes et stimulantes, mais ils ont moins de ressources pour développer leur visibilité. C’est pourquoi nous encourageons leur participation de manière ciblée. »

Par son travail, Pagel s’efforce de bien préparer à l’avenir le secteur européen des musées, pour que le monde entier voie en lui un exemple de la valeur sociétale des musées : « Un secteur ouvert au changement, et qui n’a pas peur d’affronter les grandes questions de notre époque – qu’il s’agisse de cohésion sociale et de justice, de développement durable ou de numérisation », dit-elle. « En même temps, je voudrais que les musées soient des employeurs attractifs, et que les jeunes qui y travaillent puissent faire bouger les choses. » Dans le futur, la coopération internationale devra être une évidence, une composante à part entière du travail muséal qui enrichira et renforcera le quotidien des musées.

Cet article a été publié initialement en italien dans le numéro anniversaire de la Revue suisse des musées (nº 27/2026), éditée par l’Association des musées suisses et ICOM Suisse.