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« La mise en réseau a pris de l’ampleur »

Europa Nostra, la voix de la société civile

Sur proposition du Centre national d’information sur le patrimoine, Sabine Nemec-Piguet est devenue membre du Conseil d’Europa Nostra en 2022. Elle livre ici ses réflexions sur Europa Nostra, le rôle de l’association dans la préservation du patrimoine culturel européen, ainsi que le potentiel futur.

 

Entretien avec Sabine Nemec-Piguet, présidente d’ICOMOS Suisse. Avec son expérience helvétique, l’ancienne directrice générale de l’Office du patrimoine et des sites du canton de Genève contribue au travail fondamental d’Europa Nostra. © NIKE, Daniel Bernet

 

Protéger et célébrer le patrimoine culturel et naturel de l’Europe, telle est la vocation d’Europa Nostra. À travers ses programmes, cette association défend le rôle de la culture et le respect du patrimoine, dépassant les clivages nationaux. Avec des objectifs alignés depuis quelques années sur ceux de l’Union européenne, l’association garde son indépendance en étant fortement ancrée dans la société civile.

Sabine Nemec-Piguet siège dans son Conseil ainsi que dans le Jury des Europa Nostra Awards. Ancienne directrice générale de l’Office du patrimoine et des sites du canton de Genève, Conservatrice cantonale des monuments, Vice-présidente de la Commission fédérale des monuments historiques, récente présidente d’ICOMOS Suisse et appuyée par le Centre NIKE, elle contribue ainsi, avec son expérience helvétique, au travail fondamental d’Europa Nostra.

 

Qu’est-ce qu’Europa Nostra ?

SABINE NEMEC-PIGUET : Europa Nostra est une association européenne qui a pour membres, entre autres, de nombreuses associations de défense du patrimoine à l’échelle de l’Europe. Les missions d’Europa Nostra sont d’œuvrer pour la sauvegarde du patrimoine, de mieux le faire connaître, de le défendre, de participer à sa connaissance et à sa diffusion. Cette association a été fondée en 1963 et ses missions ont beaucoup évolué depuis. Ce n’est pas une organisation internationale qui regroupe des États, comme l’UNESCO, par exemple, mais une association non gouvernementale (ONG) qui représente directement la société civile.

 

Comment cette association est-elle organisée ?

Europa Nostra fonctionne comme toute association, avec une Assemblée générale, un Conseil et un Bureau. Elle dispose d’un secrétariat très dynamique qui est installé à La Haye. Elle regroupe non seulement des professionnels et des experts, mais elle est ouverte à tout un chacun, moyennant une cotisation annuelle, ce qui est extrêmement positif. Le Conseil compte une cinquantaine de membres. Pour en faire partie, il faut déposer sa candidature et représenter une association active dans l’un des pays européens. Ensuite, le Bureau décide qui est accepté pour siéger dans le Conseil.

 

Quel est votre rôle au sein d’Europa Nostra ?

Je siège dans le jury des « Europa Nostra Awards » et j’ai été pendant deux ans présidente du jury de la catégorie « Recherche ». Ces prix du patrimoine sont une des grandes activités d’Europa Nostra. Ils ont été créés en 1978 et, depuis 2002, un partenariat a été établi avec l’Union européenne. Europa Nostra, à travers ses prix, a l’ambition de montrer des exemples concrets des actions qu’elle poursuit pour la préservation du patrimoine européen, dans des domaines évolutifs. Ces dernières années, les trois grands thèmes européens de l’action pour le climat, de l’intégration et la cohésion sociales, et de l’innovation et la transition numérique ont été repris, et font partie des critères avec lesquels les projets sont jugés.

Je suis également membre de la commission consultative de présélection des « 7 sites les plus menacés ». Ce programme d’Europa Nostra, dont la Banque européenne d’investissement est partenaire, a des implications directes sur le patrimoine bâti ou paysager, il permet de sensibiliser, de trouver des fonds, de fournir une expertise et des contacts politiques pour sauver des sites qui sont menacés, partout en Europe ainsi qu’en Turquie et dans le Caucase. Il y a également une volonté d’Europa Nostra que les pays d’Europe de l’Est, qui sont les plus récents à avoir intégré l’Union européenne, puissent être partie prenante dans les activités, le conseil et les jurys.

 

Pour ses 60 ans, Europa Nostra a organisé son Assemblée générale à la Scuola Grande di San Giovanni Evangelista à Venise, ville faisant face aux nouveaux défis du patrimoine culturel. © Europa Nostra, Felix Q Media

 

La grande force d’Europa Nostra réside-t-elle dans la mise en réseau ?

Avec le projet pilote international du « European Heritage Hub », porté par Europa Nostra et financé par l’Union européenne, cette mise en réseau a pris de l’ampleur. Ce projet fédère une vingtaine de partenaires, dont notamment Europeana, une fondation centrée sur la numérisation du patrimoine culturel, l’Orchestre des jeunes de l’Union européenne (EUYO), le réseau des villes Eurocities, le réseau des gouvernements locaux pour le développement durable (ICLEI) et l’Alliance pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit (ALIPH). Il vise à transmettre les savoir-faire en matière de patrimoine et mène des actions selon les grandes thématiques européennes dont nous avons parlé plus haut.

Europa Nostra fait appel à des experts, utilise et met en valeur le réseau existant et lui donne de la visibilité. Depuis quelques années, elle joue un rôle-clé dans la définition des politiques publiques européennes en matière de patrimoine culturel, avec une incidence également sur les pratiques d’autres pays.

 

Quels sont les enjeux actuels d’Europa Nostra ?

Un aspect fondamental des activités d’Europa Nostra est le renforcement et la cohésion de l’Europe à travers la reconnaissance du patrimoine culturel comme fondement de l’identité européenne. Ceci est particulièrement important aujourd’hui dans un contexte de conflits et de polarisation du monde. Une manière de favoriser l’intégration européenne dans la culture est de développer les valeurs européennes au sens large. La préservation du patrimoine est toujours liée à l’aménagement du territoire ; elle va d’ailleurs parfois à l’encontre de projets de démolition ou de mainmise de certains groupes. Europa Nostra joue un rôle significatif dans ce domaine-là : des citoyens défendent leur environnement contre une utilisation abusive, des destructions volontaires ou se mobilisent contre l’abandon d’un site.

Les régions et les sites délaissés ou abandonnés sont un sujet de préoccupation en Europe. Ceci est moins problématique en Suisse, plus riche et plus densément peuplée, mais le risque existe tout de même, notamment dans les régions de montagne. Un patrimoine sans fonction, qui l’a perdue et qui n’en a pas trouvé de nouvelle, est un patrimoine qui sera laissé à l’abandon. Il deviendra une ruine, puis disparaîtra. Pour cette raison, la catégorie « Conservation » des Europa Nostra Awards utilise le terme anglais de « Adaptive Reuse ». La conservation passe par une nécessaire adaptation à de nouveaux usages ou à un nouvel environnement. À l’image de nombreux projets primés, des citoyens se regroupent pour redonner vie à des sites délaissés. C’est le cas d’un projet belge primé en 2023, « Village Square Meer », où des villageois ont créé une association pour sauvegarder un ancien monastère désaffecté et en faire un lieu social de culture et de loisir pour la population. Un tel engagement est exemplaire, car il stimule la revitalisation de régions délaissées, son incidence a un large rayonnement. En Suisse également, la question se pose : comment agir pour qu’un site qui a une valeur patrimoniale puisse conserver sa valeur ? Le tourisme est évidemment une option. Elle comporte toutefois un risque : trop de tourisme tue aussi le patrimoine. C’est le cas de Venise qui recherche des moyens pour alléger la pression des visiteurs. La solution de faire payer une entrée aux visiteurs d’un jour y a été introduite en 2024.

Le futur de notre patrimoine est une des grandes préoccupations d’Europa Nostra. Son objectif n’est pas de conserver tel quel aujourd’hui un patrimoine hérité, qui sera transmis demain à des descendants. Le patrimoine culturel est un bien commun à l’égard duquel la société, la collectivité a une responsabilité. Il est inscrit dans une dynamique économique, sociale et territoriale. Sa présence contribue à la qualité de l’environnement, à l’amélioration du cadre de vie, mais il doit également générer des richesses et non seulement en absorber. Cette conception du patrimoine est extrêmement intéressante, et elle n’est pas souvent abordée sous cet angle-là. Europa Nostra a toujours la volonté de sélectionner des projets qui sont porteurs d’une dynamique actuelle et future.

 

Appuyée par le Centre NIKE, Sabine Nemec-Piguet siège dans le Conseil d’Europa Nostra ainsi que dans le Jury des Europa Nostra Awards. © NIKE, Daniel Bernet

 

Qu’est-ce que l’expérience suisse peut apporter à Europa Nostra ?

En Suisse, il n’y a pas de centralisation et, malgré tout, il y a une culture commune : dans les différents cantons, il y a une manière commune de conserver le patrimoine, de le documenter, de le préserver. C’est instructif à l’échelle européenne, cela montre qu’il est possible de parler quatre langues différentes et d’avoir une culture commune. Cela rejoint les objectifs d’Europa Nostra : mettre en avant une culture commune européenne autour de valeurs qui sont partagées, parce qu’elles ont été forgées au cours notre histoire, à travers les échanges commerciaux, les grands courants intellectuels et artistiques, mais aussi par les luttes, les guerres et les traités de paix, et elles sont aujourd’hui des valeurs de démocratie. La diversité des patrimoines des différentes cultures européennes reflète, en fait, une communauté de valeurs, c’est quelque chose d’unique à mes yeux. Il n’y a pas besoin d’être un Etat membre de l’Union européenne ; là, on parle de culture européenne, et non d’entité politique.

Ce que j’apprécie tout particulièrement au sein d’Europa Nostra, c’est l’échange et le partage des connaissances, le débat et la réflexion sur les pratiques professionnelles ; notre expérience développée en Suisse, particulièrement dans le multiculturalisme, est très utile. Le patrimoine revêt des formes différentes dans chaque culture, c’est une diversité et une richesse que j’apprécie beaucoup. À l’échelle mondiale, la notion de patrimoine varie considérablement, même si la transmission, qui est fondée sur le souvenir, la mémoire des ancêtres, est une valeur universelle. En Asie par exemple, la transmission orale ou écrite, la permanence des gestes ancestraux, celle des savoir-faire sont plus importantes que la persistance de la matérialité, alors qu’en Europe, la transmission de biens matériels, l’héritage, sont des faits constitutifs de nos cultures.

 

À Zugdidi, en Géorgie, la forteresse Chakvinji, avec son projet ambitieux, figure dans la liste des « 7 sites les plus menacés » de 2023. © Europa Nostra, Municipalité de Zugdidi

 

Que peut apporter Europa Nostra à la Suisse ?

L’implication de la société civile est un objectif majeur pour Europa Nostra. En Suisse, les lois sont pratiquement exhaustives, les services spécialisés sont très compétents au niveau cantonal et fédéral. Le danger pourrait être de croire que l’administration peut tout faire. Une association comme Europa Nostra porte l’action de la société civile à tous les niveaux. Ce ne sont pas uniquement les propriétaires ou les pouvoirs publics qui sont concernés, mais tout le monde. La beauté du patrimoine n’appartient pas à celui qui le possède, elle appartient à celui qui le regarde, soulignait Victor Hugo1. Ce sont des valeurs qui sont importantes à défendre à mes yeux. Par ailleurs, les compétences professionnelles sont indispensables pour pouvoir maintenir ce patrimoine. Elles le sont non seulement dans les savoir-faire, mais également dans la connaissance historique. À cet égard, la formation est essentielle. Europa Nostra y accorde beaucoup d’importance et défend des standards de qualité élevés pour la conservation du patrimoine. L’innovation technologique y est également encouragée, car elle offre des solutions inédites, dans la conservation des matériaux ou le renforcement des structures, par exemple. Mais il faut aussi que la population puisse s’impliquer. La science citoyenne est une option qui peut s’appuyer sur des outils informatiques novateurs. Elle doit se faire en dialogue avec les scientifiques et les spécialistes. Le patrimoine de la grande histoire côtoie celui des histoires « mineures » des gestes et des comportements.

1 « Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire, c’est dépasser son droit. » Victor Hugo, « Guerre aux démolisseurs », Revue des deux mondes, 1 mars 1832.

Europa Nostra

Europa Nostra a été fondée il y a 60 ans, le 29 novembre 1963, à Paris par un groupe visionnaire composé de 11 organisations membres fondatrices. Aujourd’hui, nous sommes devenus le plus grand réseau pan-européen de la société civile dédiée au patrimoine culturel et naturel, dont la tâche est de fédérer et d’amplifier l’action de plus de 300 organisations membres ou associées et de 1.500 membres individuels à travers l’Europe et au-delà.

Couvrant 46 pays en Europe et 23 pays en dehors du continent, Europa Nostra est le réseau le plus représentatif qui œuvre dans et pour le vaste domaine du patrimoine et des paysages culturels. Notre réseau s’étend bien au-delà de ses membres pour inclure des soutiens publics et privés dans les domaines plus larges du patrimoine, de la culture, de la société et de l’économie.

Nous attachons une importance particulière à notre partenariat étroit avec l’Union européenne et à notre dialogue régulier avec l’UNESCO, ainsi qu’avec d’autres organismes internationaux concernés, tel que le Conseil de l’Europe. Suite à l’élection récente de M. Alain Berset en tant que nouveau Secrétaire général de cet organisme clé, nous souhaitons stimuler une nouvelle impulsion pour l’action du Conseil de l’Europe en faveur du patrimoine culturel, en étroite collaboration avec la société civile.

 

Sneška Quaedvlieg-Mihailović, Secrétaire générale d’Europa Nostra. © Felix Q Media

 

Depuis plus de 20 ans, Europa Nostra gère, en collaboration avec la Commission européenne, un programme de Prix européens du patrimoine largement reconnu (voir page 10). Europa Nostra fait également campagne pour sauver les monuments, sites et paysages européens en danger, notamment par le biais du programme des 7 sites les plus menacés, géré en partenariat avec l’Institut de la Banque européenne d’investissement, qui a été lancé en 2013.

En outre, Europa Nostra contribue activement à la définition et à la mise en œuvre de stratégies et de politiques européennes liées au patrimoine, sous forme d’un dialogue régulier et participatif avec les institutions européennes et avec l’aide de l’Alliance européenne du patrimoine, dont nous assurons la coordination.

Depuis mai 2023, Europa Nostra dirige le consortium européen sélectionné par la Commission européenne pour gérer le European Heritage Hub, un ambitieux projet pilote financé par l’UE. Ce Hub cherche à rassembler les acteurs du patrimoine, avec un accent particulier sur le rôle des autorités locales, ainsi que de nombreuses initiatives à travers l’Europe pour renforcer le positionnement du patrimoine culturel comme ressource clé pour contribuer à une transition efficace et équitable vers une société plus durable, numérique et inclusive. Dans ce contexte, nous collaborons étroitement avec l’Alliance de Davos pour la culture du bâti, initiée et présidée par les autorités suisses et coordonnée par le World Economic Forum.

En résumé, notre actuel Plan stratégique s’articule autour de 7 priorités thématiques étroitement interconnectées, à savoir : 1) Promouvoir le patrimoine culturel en tant que ressource vitale pour une action climatique transformatrice ; 2) Renforcer le rôle du patrimoine culturel en tant que catalyseur pour un avenir pacifique et durable de l’Europe ; 3) Faire campagne de mobilisation pour sauver le patrimoine en danger ; 4) Défendre la haute qualité et l’excellence du patrimoine ; 5) Encourager des sources complémentaires de financement pour le patrimoine ; 5) Construire des ponts et des partenariats à travers et au-delà de l’Europe ; et 7) Investir dans la prochaine génération de dépositaires et gestionnaires du patrimoine.

Nous pouvons être fiers de ce que notre organisation a accompli au cours de ses premières 60 années d’existence. Cela n’a été possible que grâce au soutien dévoué de nos membres, tels que NIKE, Patrimoine Suisse, la Société de l’Art en Suisse et Domus Antiqua Helvetica ainsi que de nos généreux donateurs, tels que la Banque Pictet et, plus récemment, la Fondation ALIPH basée à Genève.

À présent, nous souhaitons renforcer, voire même élargir notre réseau en Suisse. Nous invitons donc des associations et des fondations actives dans le domaine du patrimoine culturel à devenir organisations membres d’Europa Nostra. Des organismes gouvernementaux, des autorités locales, des universités et des entreprises sont aussi les bienvenus à soutenir notre action en devenant membres associés. Et puis, toute personne physique qui adhère à nos objectifs, peut devenir membre individuel de notre vaste mouvement citoyen. Nous comptons sur vous !

Sneška Quaedvlieg-Mihailović, Secrétaire générale d’Europa Nostra

 

www.europanostra.org